Libérez le Chien vert !

Des trésors du patrimoine bruxellois restent inaccessibles alors qu'ils sont gérés par des organismes publics... Les cartes postales du Bruxelles d'antan doivent passer en licence libre !

Par Bruno, 18 May 2016

C’est une statue que la plupart des Bruxellois ont déjà croisée mais ne connaissent guère, à deux pas des Musées royaux d’Art et d’Histoire, dans le Parc du Cinquantenaire. Ce “Dogue d’Ulm” en position de guet a pourtant une histoire singulière, ayant donné son nom au lieu-dit “Chien vert” quand, à l'occasion des festivités des 75 ans de l'Indépendance de la Belgique, le monument fut déplacé provisoirement au parc de Woluwé, pour une exposition de sculptures. Depuis longtemps, le dogue a retrouvé sa place au Cinquantenaire, et c’est avec émotion qu’on découvre cette belle carte postale qui immortalise la statue et une ribambelle d’enfants, au début du siècle dernier.

Des cartes postales de ce type, il en existe des milliers qui ont figé lieux et personnages du patrimoine bruxellois. Un sacré trésor dont, heureusement, certaines collections ont gardé de précieux exemplaires. Ainsi, la banque Belfius, ex-Dexia, ex-Crédit communal, possède l’une des plus belles collections cartophiles du Royaume... Belfius, une banque rachetée par l’Etat belge, dont les cartes bruxelloises ont été scannées en haute résolution par un service public bruxellois, la Direction des Monuments et Sites de la Région.

A gauche, la carte de la collection Belfius, dont les conditions d'utilisation sont nébuleuses. A droite, la même dans la collection de l'Université de Gand, libre de droits...

On entend d’ici le frétillement enthousiaste des amateurs de contenu libre, qui aiment voir les administrations US publier sous licence libre les trésors photographiques de la NASA, de la Maison-Blanche ou de la Librairie du Congrès (en ce compris des cartes postales “belges”), ceux qui applaudissent les nouveaux venus des "Commons" de Flickr et travaillent en boucle au son du Boléro libéré depuis le 1er mai dernier... Ces cartes postales centenaires devraient être mises à disposition de tous, sachant que leurs droits d’auteur ont à l’évidence expiré, et qu’un organisme public les a numérisées pour le compte d’une banque propriété de l’Etat qui les a elle-même confiées à l'Académie royale de Belgique, vénérable institution scientifique belge (bien que née longtemps avant la Muette de Portici).

Contactée, la collection Belfius a coupé court à tout usage de ces fichiers, arguant du seul “usage scientifique” dévolu à ce trésor. Une recherche plus approfondie nous apprend pourtant que c'est bien l'Académie royale de Belgique qui gère ce patrimoine, avec des exigences nettement moindres. Il "suffit" de signer une convention avec l'Académie, d'indiquer quelles photos on souhaite recevoir, et de citer la "Collection Belfius" à côté des cartes. Voilà qui est nettement mieux... à condition de savoir précisément quelle carte on souhaite, d'être patient et de ne pas trop en demander. Pas si simple, puisqu'il n'existe pas de catalogue de la collection...

On trouve des cartes postales du vieux Bruxelles, numérisées et libres, sur les sites du Congrès américain, de l'Université de Gand, de Wikipedia ou du Musée de l'air de San Diego... mais la Collection Belfius verrouille les siennes.

Pourtant, s’il vous prend l'envie de poser la carte du “Chien vert” au-dessus de votre tête de lit, il vous suffira de quelques clics pour retrouver son clone, en haute résolution, sur le site de la bibliothèque de l’Université de Gand. La carte postale s’y trouve, soigneusement classée, accompagnée d’une très explicite licence d’utilisation Creative Commons, qui autorise toute utilisation non commerciale du fichier... Et ladite bibliothèque de proposer des dizaines d’autres versions numériques des cartes postales bruxelloises sous la même licence, quand Belfius/la Région/l’Académie (biffez les mentions inutiles) s’échinent à réglementer l’usage des leurs...

Il est temps que ces institutions comprennent qu’elles ont tout à gagner à libérer l'usage de ce patrimoine géré avec l’argent des citoyens ! Par exemple, en copiant ces fichiers sur Wikimedia ou Flickr, faisant connaître dans le monde entier le patrimoine de Bruxelles. Gratuitement et sans paperasses. A défaut, il existe bien une parade possible, qui consisterait à organiser une grande recherche des “soeurs jumelles” de ces cartes postales, pour inciter ceux qui en possèdent un exemplaire à le scanner et le partager sous licence libre. Si rien ne bouge, on s'y mettra... Mais ce serait surréaliste et peu flatteur pour les institutions concernées. Il serait bien plus logique que cette collection partage elle-même ses trésors, comme le font la bibliothèque de Toulouse et des dizaines d'autres institutions dans le monde entier. On pourrait alors se mettre à géolocaliser ces cartes, les contextualiser et organiser des concours photos "100 ans après". Bref, faire vivre ce trésor.

Pendant ce temps, sur le site de la commune de Woluwe-Saint-Pierre, on a trouvé plus simple pour couper court à toute velléité d’usage d’une carte postale qui garde le souvenir du fameux lieu-dit “Chien vert” et de son auberge disparue, où trôna jadis le Dogue d’Ulm. L’administration communale a carrément apposé huit lignes de texte bilingue qui balafrent le tiers de la photo à grandes mentions de “copyright”, pour être certaine de dissuader quiconque voudrait réutiliser sa photo mal scannée. Pour le dogue d'Ulm, la route vers la liberté est encore longue...

A Woluwe-Saint-Pierre, la libération du patrimoine n'est pas entrée dans les moeurs